Récits de guerre

 

Mémoires de Gaston Bernard

 

 "... La tranchée est rouge du sang de l'ennemi et du nôtre..."

 

Ici commencent les mémoires de Gaston Bernard, soldat appartenant au 90ème régiment d’infanterie, mort pour la France le 23 octobre 1915, à 21 ans, lors de l'offensive d'Artois et reposant au carré militaire du cimetière de Noeux-les-Mines. Ce récit, rédigé sous forme d’un journal, couvre la période allant de la mobilisation jusqu’au 9 octobre 1915.

Cet émouvant témoignage de la vie d’un soldat de la Grande guerre nous a été transmis par Mme Valérie Donner, petite-nièce de Gaston Bernard, que nous remercions vivement. 

  

 

Mobilisation

 

 

30 août 1914 : Je reçois ma feuille de route pour me rendre immédiatement et sans délai au 130ème  Régiment d’Infanterie à Chartres, régiment auquel je suis affecté.

 

1er septembre : Départ de Cumières (Marne) pour rejoindre mon Régiment. Je prends le train à Épernay à 8 heures 30 du matin, arrive à Paris à 13 heures 30. Tout le long du parcours, nous sommes acclamés par les populations que nous traversons. L’on se croirait encore au 1er jour de la mobilisation et nous sommes à la veille de la bataille de la Marne.

 

                        A 23 heures 15, on prend le train à la gare Montparnasse et j’arrive à Chartres le lendemain à 13 heures 40. On a mis 14 heures pour venir de Paris à Chartres.

 

2 septembre : Arrivés à Chartres, je me rends au dépôt où l’on me dit que je suis affecté à la 29ème compagnie au Coudray. Je reste aux dépôts jusque 16 heures et j’en profite pour écrire une première lettre chez nous. A 16 heures, avec des camarades qui viennent d’arriver, je suis conduit au Coudray et, pour la première fois, je mange la gamelle. Le pays n’est pas épatant, les maisons sont en terre avec des toits en chaume et pour la première fois on couche dans la paille.

 

3 septembre : A 5 heures 30, réveil et je vais gouter au jus, tout ça c’est nouveau pour moi et cela me semble bon. A 8 heures, on va à l’exercice en civil.

                        A 9 heures 30, on rentre et à 10 heures, c’est la soupe et on est libre jusqu’à 14 heures, à laquelle on reprend l’exercice jusqu’à 16 heures et soupe à 17 heures.

 

4 septembre : Mêmes occupations

 

9 septembre : On reforme des compagnies. Je suis affecté à la 31ème compagnie et je quitte le Coudray pour aller rejoindre ma compagnie qui cantonne dans un moulin à 1 km de là. On couche dans le grenier avec une botte de paille pour soi et une couverture pour deux.

 

10 septembre : On nous habille et je touche un pantalon et une capote à peu près à ma taille, je suis un des mieux habillés de ma compagnie.

 

11 septembre : On va à Chartres toucher des képis et l’après-midi on fait de l’exercice.

 

12 septembre : On va toucher des fusils.

 

17 septembre : On quitte le moulin et l’on retourne au Coudray.

 

18 septembre : On commence à manœuvrer avec l’arme et jusqu’à la fin du mois, on ne fait que du maniement d’arme.

 

4 octobre : Pour la première fois, je vais tirer et je fais un assez bon tir. Trois balles dans la cible.

 

5 octobre : On fait une petite marche de 16 kms.

 

6 octobre : Et jusqu’à la fin du mois, c’est la même chose et on va au tir une fois par semaine. Et le restant du temps on va à l’exercice. Dans le restant du mois il n’y a pas grand chose à signaler. J’ai été 15 jours à l’infirmerie pour un abcès produit par la marche.

 

2 décembre : C’est un grand jour pour moi, 35 de mes camarades vont partir en détachement pour rejoindre le front. Ils nous quittent à 6 heures du soir et je vais les accompagner jusqu’à la sortie de Coudray. Le temps passe et nous attendons notre tour de partir.

 

21 décembre : Nous partons le matin à 8 heures 30. Nous portons le manger pour la journée et on rentre le soir après 35 kms de marche.

 

23 décembre : On part à midi pour une manœuvre et on mange la soupe dans les tranchées. On y reste jusqu’à 11 heures du soir, nous sommes gelés et esquintés. C’est un avant-goût de ce que l’on fera au feu.

 

25 décembre : Pour notre petit Noël, on nous offre un repas amélioré. Voici le menu que l’on nous a servi :

 

Déjeuner du 25 décembre

 

 Sardines au beurre

Potage au vermicelle

Bœuf gros sel

Légumes

Civet de lapin

Salade

Camembert

Gâteaux et biscuits fins

Oranges

Vin et cigare

                       

      Il n’y a qu’une chose qui me dérange, c’est que je suis consigné, je ne peux pas sortir et la punition est injuste car c’est parce que je me suis fait porter malade hier. J’avais les pieds tout écorchés et le major m’avait mis exempt d’exercice mais il paraît qu’il ne faut pas être malade.

 

30 décembre : Pour finir notre année, on se tape une petite marche de manœuvre de 24 heures. On part à 11 heures du matin et on arrive à Voise qui est à 20 kms de là à 2 heures de l’après-midi. Je suis nommé cuisinier. Aussitôt, je me mets en quête d’une maison où je peux faire ma cuisine. Je trouve une ferme où je suis très bien reçu. La patronne met sa maison à ma disposition. Nous n’avons jamais été aussi bien reçus, on nous donne du cidre à volonté. Après la soupe, on fait une partie de cartes car à 10 heures, on doit prendre les avant-postes où l’on reste dans les terres jusque 6 heures du matin. Ça fait 8 heures dehors par un froid glacial et sans avoir de repas.

 

                        A 6 heures du matin, on nous fait attaquer un petit pays à 5 kms de là. On nous fait déployer en tirailleur et il faut se coucher dans la terre qui est toute détrempée. Quand la manœuvre s’arrête, nous sommes méconnaissables, pleins de boue et il faut faire 25 kms pour regagner nos cantonnements et l’on fait ça sous une pluie battante. Quand on est arrivés à 11 heures du matin, on était traversé.

 

1er janvier 1915 : Jour de repos pour nous.

 

2 janvier : Je pars à Paris avec un camarade sans permission et on est revenu le dimanche dans la nuit. Total : 15 jours de tôle en rentrant.

 

17 janvier : On part faire une marche de 100 kms du côté de Loigny et l’on revient de 20 janvier.

 

21 janvier : Je pars comme volontaire au 90ème régiment d’Infanterie. Nous prenons le train à 5 heures 30 du soir. On passe par Paris, Amiens, Boulogne et Calais où l’on s’arrête 1 heure 30. On arrive à 7 heures du soir le 22 janvier à Dunkerque. Nous avons été salués par des avions allemands qui ont jeté 20 bombes sur la gare et les environs.

 

23 janvier : Nous prenons le train à 10 heures 30 et nous embarquons à la gare frontière où l’on entend très bien le canon. J’assiste même à un combat d’avions et d’artillerie. Nous allons cantonner, nous sommes à 19 kms de la ligne de feu. Le 23, on quitte Steenwoorde et nous allons à Poperinge.

 

24 janvier : On quitte Poperinge à 8 heures 30 pour aller à Vlamertinge où on arrive à 11 heures. L’après-midi, deux heures d’exercice. Je ne croyais pas venir à 10 kms des allemands pour faire l’exercice. On doit rester 5 jours ici et ensuite on part en 1ère ligne.

 

27 janvier : On quitte Vlamertinge pour s’en aller à Saint-Jean parce que le régiment ne vient pas au repos. Il reste en 2ème ligne. Pour se rendre à Saint-Jean (Sint-Jan), nous traversons la ville (Ypres dans les Flandres) et l’on peut se rendre compte des effets du bombardement que la ville a eu à supporter (Ypres a été détruite le 22 novembre 1914). Le quartier de la gare et la cathédrale sont complètement détruits et il n’y a pas beaucoup d’endroits ailleurs qui soient épargnés.

 

Ypres en ruines

 

 

 

Ypres le 22 novembre 1914

 

 

 

En arrivant à Saint-Jean, nous trouvons notre régiment. Je suis affecté à la 3ème compagnie.

 

Du 27 au 30 janvier : Nous passons des jours tranquilles à part une alerte que nous avons eue dans la nuit du 28 au 29 janvier mais ça n’a rien été.

 

30 janvier : Nous partons dans la nuit pour relever le 175ème qui est dans la tranchée 1ère ligne. Nous avons 10 kms à faire dont 5 kms sous les balles et les obus. Aussi on ne va pas vite. A chaque instant, il faut se jeter à plat ventre. Par ici, il ne reste plus rien. Partout, c’est la ruine et la désolation. Du gentil village, il n’y a plus que des décombres. On ne rencontre plus un civil. Tous ont laissé place aux combattants. Une maison, qui n’avait pas tout à fait été démolie, a été incendiée l’après-midi par des obus allemands. Elle achève de brûler quand nous passons. Enfin, nous voici arrivés à un petit bois de sapins qui se trouve en arrière de notre tranchée. A environ un kilomètre, le terrain est dangereux, les balles sifflent autour de nous.

Nous sommes tout un régiment et on n’entend pas un murmure, ceux qui toussent mettent un mouchoir sur leur bouche. On se rend compte que c’est une question de vie ou de mort, car si les allemands s’aperçoivent de la relève, la mitraille va tomber tout autour de nous. Enfin tout se passe bien, ils ne se sont aperçus de rien. On se couche à plat ventre pendant qu’un officier va reconnaître le boyau qui nous conduit aux tranchées. Ensuite, on va sur ses traces en faisant le moins de bruit possible. On s’engage à sa suite dans le boyau et on a de l’eau jusqu’aux mollets.

 

En arrivant à la tranchée, chacun prend son poste an cas d’attaque et pendant que les uns veillent, les autres creusent un peu la terre pour faire des trous où l’on pourra se reposer dans la journée car la nuit, on ne dort pas, chacun doit être à son poste et veiller.

Enfin la nuit se passe tranquille. On échange de vives fusillades de part et d’autres mais sans résultat. Enfin, le jour arrive et tout le monde rentre dans les cahutes ; car tout à l’heure, les allemands vont nous arroser de bombes et il ne reste que quelques hommes pour guetter.

Les autres vont essayer de se reposer un peu. On met sa couverture autour de soi et son fusil à côté. Et on se couche mais il faut pas croire que c’est dans un lit ou sur la paille. On se couche par terre dans la boue. Et la fatigue vous fait dormir une heure ou deux et on se réveille glacés. On se tape les pieds pour essayer de se réchauffer.

L’après-midi, les allemands recommencent à nous lancer des bombes et nous tuent deux hommes et en blessent trois. On enterre ces pauvres gars que leurs familles ne reverront plus et ne sauront  même pas où ils dorment leur dernier sommeil dans la tranchée à côté de nous, côte à côte avec de nombreux camarades qui sont déjà tombés avant eux. La tranchée, c’est notre maison, c’est notre lit, et trop souvent notre cimetière, car ici, nous sommes tout près des allemands et celui qui se montre est sur d’être un homme mort.

Enfin arrive 5 heures du soir. Il faut deux hommes par section pour aller aux distributions qui se trouvent à cinq kilomètres de là. Il va falloir faire le chemin que nous avons pris pour venir et la route est dangereuse, mais si l’on veut manger, il faut y aller. Du reste, c’est chacun son tour.

Nous arrivons là-bas à 7 heures et avec celui de ma section, on a ce qu’il faut pour les autres et on va voir notre cuisinier qui nous donne une soupe bien chaude que l’on mange avant de repartir à la tranchée. Enfin, à minuit, on prend le chemin de retour et avec notre manger, nous arrivons sans encombre à 2 heures du matin.

Ceci est à peu près tout ce qui se passe tous les jours dans les tranchées où l’on reste deux à trois jours, et ensuite, on est relevé par un autre régiment que nous relevons à tour de rôle. Ils arrivent à 1h du matin et nous avons 17 kms à faire pour gagner le pays où l’on va prendre 4 jours de repos bien gagnés. Car ceux qui n’ont pas fait la campagne ne pourront jamais se faire une idée de ce que c’est de passer six jours et six nuits dans les tranchées. En plus de la souffrance que l’on endure, en plus du danger des balles et des obus, qui n’est rien auprès de ceux du froid quand on est dans l’eau et la boue jusqu’aux mollets et qu’il gèle par là-dessus, on a les pieds qui enflent dans les souliers et quand on s’endort, terrassés par le froid et la fatigue, on se couche dans un trou que l’on s’est creusé pour se faire un abris et on dort là, à même la boue et malheureusement, trop souvent, ce trou nous sert de tombe. Car combien il y en a de pauvres camarades là, autour dans la tranchée auprès de ceux qui continuent à combattre en attendant qu’une balle les couche eux aussi dans la tombe. Enfin, nous allons pouvoir nous reposer trois jours et après nous irons reprendre notre place et le 125ème viendra se reposer à son tour, les jours passent et la vie est toujours la même. On ne recule, ni on avance, on conserve nos positions.

 

17 février : Les cuisiniers de ma section sont blessés et personne ne veut les remplacer. C’est alors que je suis désigné parmi les deux qui doivent les remplacer. Je note ceci car c’est peut-être là que je serai tué.

 

23 février : Un obus de 105 est tombé juste dans ma cuisine et nous renverse. Nous étions 5 et par un hasard extraordinaire, il n’y a qu’un blessé et moi légèrement à l’épaule, c’est une vaine de s’en être tiré comme ça. Enfin tout le monde ne peut être tué. Il y en a bien qui en reviendront et j’espère être de ceux-là.

 

5 mars : Nous sommes relevés par le 145ème qui vient de prendre 15 jours de repos. Toute notre division est relevée par une division du 20ème corps car nous partons au repos à notre tour.

Nous partons des tranchées à minuit et nous arrivons à Vlamertinge à 4 heures du matin où l’on reste jusque 7 heures. Ensuite, un autobus vient nous chercher et nous emmène à Herzeele, petit village de la frontière française. C’est là que l’on va passer nos 15 jours de repos.

 

22 mars : Voilà déjà 15 jours que nous sommes au repos. Les deux ou trois premiers jours, je trouvais ça bon mais à présent, je voudrais déjà bien être repartis aux tranchées. Décidément, j’aime mieux les émotions que l’on a là-bas que la vie monotone que l’on mène ici et enfin, j’espère que l’on ne tardera pas à repartir.

 

25 mars : Notre repos est fini. A 6 heures du matin, nous reprenons les autos qui nous ramènent à Vlamertinge. Et de là, à 8 heures du soir, on repart pour les tranchées. Du plus loin qu’ils peuvent, les boches nous saluent de leurs obus, mais décidément, ils tirent mal et quoique ce soit la route qu’ils essaient de viser, leurs obus tombent tous à 100 m à droite ou à gauche de la route. Aussi, on a quelques petites émotions mais c’est tout. On arrive aux tranchées sans mal et ma foi, ça n’a pas changé depuis que l’on est partis. On y est toujours aussi bien à part quelques bombes qu’ils nous envoient sur la gueule de temps en temps.

Après 10 jours de tranchées, nous quittons encore une fois la Belgique et on va se reposer au même endroit où nous avons passé 20 jours et je retrouve avec plaisir les fermiers chez qui j’étais.

J’ai fait une remarque pendant cette période de tranchée que nous venons de faire : j’ai trouvé le secteur meilleur que celui que nous avions à garder à Zonnebicke, quoique les nombreux cadavres allemands qui sont devant la tranchée par groupe de 4 ou 5 témoignent des furieux assauts de la division qui était là et que  les anglais ont eu à supporter. Le secteur était nommé « Butte aux anglais » (Promontoire artificiel appelé Hill 60 par les anglais qui ont pris le relais en février 1915. Il est situé au sud est d’Ypres). Notre position ici est très avantageuse, nous surplombons toutes les tranchées ennemies qui sont établies sur la flanc de la côte.

 

7 avril : Nous quittons Herzeele et cette fois, c’est à pied que l’on devra faire le chemin. Nous partons pour une direction inconnue. Le soir même, nous sommes à Arnèke où l’on défile devant le général de Brigade. Le lendemain 8 avril, on quitte Arnèke à 6 heures du matin. A 10 heures, on passe à Saint-Omer où l’on défile devant le Maréchal French, Commandant en chef de l’armée anglaise.

 Marechal french

 

Maréchal John Denton Pinkstone French

Commandant en chef de la Force expéditionnaire britannique jusqu'en décembre 1915

 

On arrête une heure et demie pour faire la soupe. Bien que maintenant, nous sommes dans le Pas-de-Calais, le lendemain nous repartons et arrivons à Hardelot. Le soir, nous sommes logés dans un château appartenant à un anglais et datant du 13ème siècle.

Le lendemain, c’était une journée de repos pour nous car voilà déjà 3 jours que l’on marche et quand on a passé l’hiver dans les tranchées, on a pas d’entrainement et les pieds dans l’eau n’arrangent rien. On est plutôt fatigués après trois jours de marche.

 

11 avril : Au matin, avant de partir, le lieutenant commandant de mon peloton nous rassemble et nous dit que nous n’avons plus que deux jours à marcher. Ensuite, on se reposera 8 ou 10 jours pour se préparer à un grand coup qui doit se produire. On nous dit que l’artillerie par des engins nouveaux que l’on a jamais entendu parler et qui sont paraît-il formidables. Ces engins auront tout détruit et incendié devant nous. Alors on commencera l’offensive sur toute la ligne et c’est ce jour là que l’on lancera notre corps d’armée en avant. Telle est la proclamation faite par le général de corps d’armée aux officiers. Après ces quelques paroles, nous repartons.

 

12 avril : A 7 heures du matin, nous arrivons à Bouret-sur-Canche, où nous sommes encore maintenant à 2 heures de l’après-midi.

 

19 avril : Nous quittons Bouret à 6 heures du soir et maintenant, nous rentrons en ligne. Nous allons marcher de nuit. Nous arrivons à minuit. Le lendemain soir, on repart pour Lattre-Saint-Quentin.

 

22 avril : Nous partons pour les tranchées, nous sommes dans les souterrains creusés par le génie et il y a de quoi loger six régiments (Vaste souterrain refuge de la ferme de Filescamps, le plus vaste de l’Artois).

 

27 avril : Notre commandant est décoré sur le champ de bataille, au milieu du crépitement des balles et du sifflement des obus. C’est notre compagnie qui était de parade et j’ai trouvé cela grandiose.

 

28 avril : Nous sommes relevés et on va aller se reposer encore une fois avant de donner le grand coup. Nous allons nous reposer à Savy-Berlette.

 

31 avril : On embarque en autos et on couche à Tangry où nous restons 4 jours.

 

5 mai : Au matin, nous partons de Tangry et après une étape assez dure, nous arrivons à 3 kmsde Béthune.

 

6 mai : Nous partons à 4 heures pour aller occuper les tranchées qui se trouvent à 15 kms (probablement l’offensive française menée sur la crête de Notre-Dame de Lorette). Nous y arrivons à 9 heures. Ici, on se trouve à 700 m des boches, mais avant peu, la distance sera moins longue.

 

7 mai : La journée se passe en préparatif pour l’attaque.

 

8 et 9 mai : Notre artillerie commence à bombarder les tranchées ennemies. C’est un feu d’enfer toute la journée et toute la nuit. Les obus sifflent et s’entrecroisent jusqu’au petit matin. On croirait que tous les feux du ciel sont déchainés. Enfin, à 9 heures, on nous donne l’ordre de nous tenir prêts. Nous sommes un bataillon prêt à bondir au premier signe. Enfin à 10 heures, un immense cri retentit. En avant à la baïonnette. Les baïonnettes se fixent d’elles-mêmes aux fusils et la charge commence au pas de course. Charges comme on a peut-être pas vues depuis le début de la campagne. 700 m à faire sous le feu de l’artillerie et des mitrailleuses. C’est effroyable, dans ma section, les hommes tombent comme des mouches. La tranchée est rouge du sang de l’ennemi et du nôtre. Nous faisons quelques prisonniers que l’on emmène aussitôt. Dans ma section, il nous est impossible d’entrer dans la tranchée, nous sommes arrêtés par les fils de fer. Mes camarades tombent les uns après les autres, la baïonnette en avant dirigée vers la tranchée ennemie. Il ne reste plus un camarade debout à côté de moi, voyant cela je me laisse tomber. Je suis à 10 m de la tranchée ennemie et il est 10 heures maintenant. Je suis condamné à l’immobilité car au moindre mouvement, ce sera la mort pour moi.

Je reste là jusqu’à 9 heures 30 du soir, que les heures me semblent longues. Effroyable après-midi que j’ai passée là au milieu des râles et des gémissements des mourants avec l’attente de recevoir le coup de grâce à chaque instant. Enfin, à la nuit, je commence à ramper vers notre tranchée où j’arrive après une heure de marche rampante. Je suis le seul de ma section qui revient sur 30.

Dans ma compagnie, nous restons à 35 sur 213. C’est horrible de voir de pareilles choses au 20ème siècle et de savoir qu’un empereur peut faire tant de veuves et d’orphelins.

 

En rentrant, je vais retrouver ma compagnie qui garde le terrain que l’on a pris, en particulier un petit fortin auquel l’ennemi a l’air de tenir beaucoup et on craint des contre-attaques de sa part mais ils ne sont pas en nombre et la nuit se passe sans avoir autre chose que d’être écrasés par l’artillerie.

Enfin le petit jour arrive, nous allons être relevés par un régiment qui n’a pas pris part aux furieux combats de la veille et nous allons en réserve pour nous reformer.

 

10 mai : Je suis promu au grade de caporal en raison de ma bonne conduite pendant ces deux jours.

 

11 mai : je reçois ma nomination. Nous restons en réserve derrière le crassier pendant 4 jours. On est plus mal qu’en 1ère ligne. Il faut se monter des tentes et coucher dessous et comme il pleut pendant deux jours, on est pas trop bien.

 

16 au 23 mai : Nous partons prendre des cantonnements de repos à Nœux-Les-Mines. Nous y restons jusqu’au 19 au soir, jour où on doit aller reprendre les tranchées.

Ma compagnie se trouve en réserve car l’on doit attaquer et comme c’est nous qui avons attaqué l’autre jour, cette fois, nous ne ferons que de soutenir l’attaque. Toute la journée et toute la nuit, et ceci jusqu’au 24.

L’attaque se déclenche le 23 au soir par un gros bombardement et toute la nuit, les obus passent par rafales au dessus de nous. A 10 heures, le bombardement redouble d’intensité et à 10 heures 10, l’ordre est donné aux compagnies d’attaque de charger. Ils partent au pas de gymnastique et 10 minutes après, ils se trouvent sur les positions ennemies. Les positions que mon régiment devait prendre sont enlevées avec vigueur et, à 11 heures, nous sommes maîtres de la situation. Mon régiment a rempli sa mission et il nous reste plus qu’à nous maintenir sur ces positions.

 

Le 68ème qui chargea à notre droite avec les spahis s’empare d’un fortin et d’une ligne de tranchée, mais décimé par le feu de l’artillerie ennemie et à la suite d’une contre-attaque après une résistance énergique, il est obligé de se replier sur le fortin et il demande des renforts pour pouvoir tenir. Ma compagnie est envoyée pour le renforcer et nous voyons ce qu’il a souffert. Les boyaux de communication sont remplis de cadavres sur lesquels on marche. Et malgré qu’à l’attaque du 9 mai j’ai vu pire, je ne peux m’empêcher de frémir en voyant ce spectacle.

Enfin, nous relevons le 68ème de ses positions et c’est nous qui allons être obligés de soutenir les contre-attaques allemandes si elles se produisent, mais heureusement, il ne se passe rien pendant les 4 jours que nous passons là.

 

29 mai : Nous sommes relevés et emmenés en autos à Savy-Berlette. C’est là que nous viendrons au repos chaque fois que nous quitterons les tranchées.

Nous allons occuper les tranchées à gauche de Neuville-Saint-Vaast.

 

1er juin : Nous occupons ces tranchées et nous allons y rester tout le mois. Les traces de la lutte livrée tout le mois de mai y sont encore vivaces.

Nombreux sont les cadavres qui couvrent le terrain.

 

14 juin : Le 125ème attaque à notre droite et finit par prendre le restant du village ainsi qu’une ligne de tranchée.

 

16 juin : Nous attaquons à notre tour pour nous établir une ligne de tranchée plus proche de l’ennemi.

 

17 et 18 juin : Nouvelle attaque sans résultat.

 

24 au 28 juin : On vit sous une véritable averse de mitrailles. La tranchée est toute démolie et un homme est tué et 5 blessés dans la section.

 

30 juin : Relève, nous partons pour Savy-Berlette.

 

Départ le 1er Juillet pour Coupelle-Neuve.

 

13 juillet : Départ pour une direction inconnue. On couche à Œuf-en-Ternois.

 

14 juillet : A Villers l’Hôpital.

 

15 au 17 juillet : A Montrelet dans la Somme.

 

18 juillet : A Saint-Sauveur.

 

19 juillet : A Fluy.

 

20 juillet : Nous passons dans l’Oise, nous couchons à Bonneuil-les-Eaux.

 

21 et 22 juillet : A Troussencourt.

 

24 juillet : A Mogneville.

 

5 août : Dans l’après midi, on nous distribue des cartouches, ça commence à sentir le départ.

 

6 août : On embarque à 8 heures du soir et nous arrivons à Guillaucourt (Somme) à 4 heures du matin.

 

8 août : Au soir on part pour les tranchées, nous y arrivons à 11 heures du soir.

Le secteur ici est épatant, ce sont de vraies tranchées de repos. Aussi on est 8 jours consécutifs à la tranchée sans être relevés.

Nous restons un mois dans ce secteur.

 

1er septembre : Les autobus nous emmènent à Boves. Le lendemain, on embarque pour Doulens où l’on reste 8 jours.

 

8 septembre : Je pars en permission.

 

21 septembre : De retour de permission, je rejoins mon régiment à Beaumetz-les-Loges (au sud d’Arras).

 

22 septembre : On va au repos à Saulty-L’Arbret.

 

24 septembre : Départ pour la tranchée. Le régiment doit soutenir l’attaque du 68ème qui a lieu le lendemain mais qui ne réussit pas. Nous restons 6 jours en ligne et le 1er, nous sommes retirés par un régiment du Midi.

 

2 octobre : Nous embarquons à Saulty et le soir à 9 heures on arrive à Nœux-les-Mines et nous couchons aux Brebis (Mazingarbe-les-Brebis).

 

Nous voici revenus dans le secteur où nous avons fait la glorieuse mais coûteuse attaque du 9 mai. Nous devons occuper les tranchées à la côte 70 que l’on avait prises le 9 mai et que les anglais ont reprises le 25 septembre (2ème offensive de l’Artois en automne 1915).

 

3 octobre : On prend les tranchées le soir.

 

8 octobre : Une forte attaque allemande est repoussée malgré le nombre d’hommes qui venaient sur nous. Cette attaque coute aux allemands deux à trois milles hommes. Quant à nous, nous perdons notre colonel et une centaine d’hommes hors de combat.

 

9 octobre : Le soir, nous sommes relevés et la vie monotone de la tranchée l’hiver va reprendre pour nous.

 

 

Ici s’achève le récit de la vie du caporal Gaston Bernard mort le 23 octobre 1915 de ses blessures à l’hôpital de Nœux-les-Mines (appelé hôpital 52 à l’époque) après la seconde offensive d’Artois.

 

Gaston bernard

 

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